À la suite d’un pari dont j’ai oublié le propos, le Capitaine me devait une mousse « dans le premier bar que nous trouverons ». C’est ce soir qu’Il a tenu sa promesse, à la Sand Point Tavern. Musculation avec une chope de bière, deux, trois… le billet de blog s’en trouvera abrégé ou télescopé. J’avais l’intention de vous entretenir de bout en bout de la technique de la long line (dans les 10 km de long), palangre de fond, qui sert à pêcher le halibut (flétan) et le black cod (ce n’est pas de la morue mais du Anoplopoma fimbria -traduction française introuvable pour l’instant), le poisson le plus cher sur le marché actuellement. Les pêcheurs le vendent près de 9 dollars la livre.
Pendant que les senneurs et autres fileyeurs se préparent fiévreusement à l’ouverture de la saison du saumon (qui durera cinq mois en pointillés), certains palangriers, qui ont commencé mi-mars à pêcher flétan et « morue noire », ont déjà quasiment épuisé leurs quotas et partiront bientôt, temps permettant, pour leur dernière marée (4 jours seulement, pour livrer à la conserverie un poisson de première fraicheur). C’est le cas des 4 gars d’Angélique, une coque bois, port d’attache Seattle, qui est amarrée juste devant nous. D’autres, moins chanceux ou habiles, poursuivront jusqu’à mi-novembre.
Ce matin, Mike, son matelot le plus qualifié, calmement enthousiaste, m’a submergée de chiffres et d’informations, je pourrais vous décrire le nœud japonais qui sert à gréer du lest à la jonction de deux lignes, vous parler des « ascenseurs », espèces de strapontins coulissants sur lesquels on bouette les lignes dans l’ « abri à appâts », des paillassons en coco qui empêchent le poisson de glisser quand on le saigne ou le vide, de la glace pilée que certaines conserveries donnent tandis que d’autres la vendent, ou des lignes qui dérivent avec le courant en dépit des ancres à chaque bout et des heures qu’il faut passer à se geler sur le toit de la timonerie, avec les jumelles, pour tenter de repérer les bouées…
Quand le quota sera pêché, Angélique retournera dans la région de Juneau, d’où elle est partie en mars. Son patron la convertira pour l’été à la pêche du saumon à la traîne, avec les deux longs tangons qui font actuellement figure de haubans tubulaires. Il n’y a que là-bas, dans la panhandle, l’Alaska du Sud-est, qu’on peut pêcher le saumon de cette façon. Le patron embarquera ses fils pour l’aider. Mike prendra un congé pour aller se balader avec ses propres parents en Californie. Il reprendra à la rentrée scolaire. Il espère avoir gagné assez d’argent d’ici un an pour s’acheter un bateau pour « traîner » le saumon, lui aussi.
A la Sand Point Tavern, devant une canette, Remo, vingt-neuf ans, a le blues, il aimerait rentrer chez lui à Homer, mais le quota de Primus, le palangrier sur lequel il est matelot qualifié (12% du bénéfice), est loin d’être épuisé. Il est mi Yupik, mi Suisse. Sa mère était originaire de l’île Saint Laurent, son père est guide dans les Alpes et, l’été, en Alaska. Lui, Remo, a « grandi dans la pêche ». « On dit que ça forge le caractère, soupire-t-il avec un sourire, moi ça m’a surtout cassé le dos ». Mais, avec ses gains, il pourra bientôt s’acheter une maison. Il veut aussi retourner skier dans les Alpes, rejoindre une amie au Kenya, visiter des musées et des monuments ! Faire le Passage du Nord-Est, avec tous ces ours polaires, ça l’aurait bien botté aussi ! « Must have been an awesome trip ! »

