Voilà : en Alaska, les êtres humains sont de grandes dimensions en hauteur, largeur, épaisseur (je cite là un livre que vous connaissez sans doute –sinon empressez-vous de l’acquérir-, intitulé « l’Insensé périple… »). Les maisons tiennent plus du hangar (ça, je n’en ai pas encore causé – j’aurais pu, à propos des villages de Old Harbor ou de False Pass) que de la chaumière. Les ours sont les plus gros du monde (les fameux ours Kodiak, qui peuplent aussi la Péninsule). Et un Small Boat Harbour n’est pas un port réservé aux embarcations. Il y rentre des navires deux fois gros comme le Manguier.
Ce sont les bateaux de collectage (tenders), qui vont gruter et charger en mer les sacs de saumons saignés, directement depuis les cales des bateaux de pêche, sur zone. On dirait de petits cargos. Ils servent aussi de crabiers (crabbers), quand vient la saison. Leur pont en ce moment dégagé permet d’entasser les casiers.
Les senneurs (purse seine boats) sont imposants aussi, pas plus longs que notre rouge ex-remorqueur, mais la proue bâtie comme un bastion à la Vauban (les marins disent « bien défendus »), la timonerie comme un donjon, la poupe large et carrée comme celle d’un ponton. Ils sont accompagnés d’une plate en alu, qui n’a de plat que le nom, c’est un énorme baquet vaguement doté d’une étrave extérieurement fourrée d’un bavoir en cordages.
Les palangriers (long liners) leur ressemblent mais l’aspect puissant tire sur le mastoc car la poupe est rehaussée d’un château arrière qui sert d’abri ou d’entrepôt.
La forme générale des bateaux de pêche au filet dérivant (gillnetters) ou à la palangrotte (jigging boats) rappelle souvent celle des senneurs mais ils sont plus petits. Leur timonerie est également à l’avant. Au lieu d’être surplombé par un énorme mât de charge et son gréement, servant à hisser la senne, leur pont est planté soit d’un gros tambour horizontal sur lequel le filet est enroulé soit, le long de la lice, de petits tambours montés sur un pied et permettant de remonter les lignes.
Voilà, grosso modo, ce que j’ai repéré aujourd’hui dans le port. Ah oui, aussi, une espèce de bateau propre sur lui qui est affrété par des chercheurs d’or, une petite drague suceuse posée sur son pont. Ils prospectent les plages des environs.
Et seulement trois voiliers de plaisance, ternes et vides comme coquillages morts, perdus dans le micmac des bateaux de pêche. Je dis micmac parce que ceux-ci sont tout hérissés d’antennes et de mâts ou de tangons (est-ce que je sais ?), de tripodes, de bipodes, de palans, de treuils et de crocs. Parce que pas un ne ressemble à un autre, finalement, malgré la classification que je viens de vous asséner avec la satisfaction de celle qui commence à peine à y voir clair. Matériau (bois, polyester déguisé en bordé bois, polyester qui s’avoue, alu, acier), couleurs (les bleus dominent, mais on voit de l’alu brut, du noir, du rouge), état (de la graine d’épave au bâtiment farouchement entretenu) et détails des silhouettes varient (timonerie en dévers, ancre au davier, renforts de la coque). Chacun a sa personnalité, fortement individualisée.
La saison du saumon commence le 7 juin. Sur tous ces navires, qu’ils soient à flot ou encore tirés à terre, on s’active. Les patrons et les équipages viennent d’arriver, parfois de loin, des « lower forty-eight », de Seattle, de Chicago ou d’Arizona. Hier, exceptionnelle journée de ciel bleu, les peintres pendaient en grappes depuis le faîte des gréements jusqu’aux lignes de flottaison ! Aujourd’hui, le crachin coutumier est revenu mais soudures, branchements, révisions et ponçages se poursuivent, à l’abri de bâches tendues au-dessus des ponts et des bordages. Malgré le coup de vent en cours de renforcement, certains équipages sont sortis s’entraîner aux manœuvres.
Je voudrais vous parler des pannes, des systèmes d’amarrage, des quais, des engins de levage, de la cale d’échouage, du chantier du charpentier et de celui du soudeur et du Harbour Café. Mais mon texte est déjà trop long…
A bientôt !


