La cheminée du Manguier, contrairement à ses autres superstructures et à sa coque, semble avoir été peinte hier, avec son logo et son inscription EXPLORATION PACIFIQUE bien nets, miraculeusement frais.
Ce matin, longeant par l'ouest le cap Belkofski, je regarde depuis la mer les flancs que nous avons gravis hier, ahanant dans les fourrés d'aulnes, plantant la pointe des bottes dans l'épaisse toison de la toundra, les enfonçant jusqu'à la cheville dans la boue traître du col cachée sous la pierraille puis, à travers les névés, mêlant nos traces à celles des ours et d'un loup… Hier nous avons tâté de près, touché. En ce début de jour d'hui nous prenons du recul, c'est la vision qui l'emporte. Les pentes verdissent quasiment à vue d'œil, maculées du gris des aulnes qui commencent seulement à bourgeonner. Même blanc en larges à-plats sur les sommets et en minces virgules au fond des ravins et des vallons : neige et cascades de fonte.
Je me dis que le projet de 2002 est devenu réalité, après toutes ces années. Explorer, voilà ce que nous faisons, chaque jour. Micro-exploration d'un des rivages du Pacifique, la Péninsule d'Alaska. Avec une fervente curiosité pour bagage.
Mouillé ce matin à la pointe du cap Belkofski. Depuis hier, nous cherchons à rejoindre les ruines du village abandonné (vers 1900 ?). Le temps nous est propice : pas de vent et des apparitions de soleil. Ce matin, nous empruntons des " sentiers d'ours ", extrêmement bien tracés et commodes. Après avoir espinché des ours naufrageurs l'autre jour à Ikatan Point, nous apprécions ici les ours cantonniers. Nos frères les ours ? La voie de leurs pattes convient bien à nos bottes. Des fèces fraiches jalonnent la sente, déjections de plantigrades herbivores pour l'instant, vert amande pour la plupart. Nous n'apercevons pas le village mais un nid d'aigle sur un pinacle rocheux, où couve un parent pygargue, et un sofa d'ours au loin, à flanc de talus-falaise, où deux formes blondes lézardent dans une immobilité totale.
La marée basse livre au regard, au toucher et à la dent une richesse d'algues, brunes, vertes et rouges, voire corail ou blanches, tissus froncés, drapés, bouillonnés, dentelles, toisons crépues ou lisses, doigts de gants ou moufles de lutins. Un jeune ours vient de fouler le sable, accompagné d'un renard. Nous ne les voyons nulle part.
Puis c'est, en route, aux abords de la passe d'Illiasik, un immense groupe de dauphins sauteurs, dont certains viennent se mesurer à la course avec le Manguier qui file ses 9 nœuds coutumiers.
Enfin, Dolgoi Harbour, une espèce de fjord arrondi comme un lac, au sein de l'île Dolgoi ; les adorables visages de quelques loutres à fleur de mer nous y accueillent.
L'ancre jetée, nous montons puis lançons le kayak. Je l'inaugure. Silence, cascades, oiseaux, et les gouttes qui tombent de ma pagaie sur le pont de toile. Dans l'eau transparente s'épanouissent les algues. Coquilles blanches sur sable noir, au fond. Un petit phoque noiraud périscope et me précède. Le volcan Pavlov, un des plus hauts de la Péninsule, complètement enneigé, surgit au dessus de l'échancrure entre deux collines de notre île doucement vallonnée.

