Quand je serai grande, si j'ai un bateau, j'aurai une grosse ancre et une grosse chaine, comme celles du Manguier. Et alors mon bateau me sera une maison, même in the heart of the wild.
Pour étaler le coup de vent annoncé pour aujourd'hui, Phil a jugé prometteur de s'abriter dans un appendice crochu de la Belkofksi Bay, baptisé Captain's Harbour. C'est bien simple, c'est tellement abrité que je confonds l'entrée de la crique et le fond de la crique.
Souffle que je te souffle (le nordé), fouette que je te fouette (la pluie), grosse ancre et Port-du-Capitaine aidant, le navire s'est mué en grande cabane de trappeurs. Tout autour, éventails renversés, la neige marque les pentes brunes. Un ours, évidemment, s'est profilé un moment sur la plage. Mais nos lignes de trappe sont hors de sa portée, à flanc de notre cabane, pour des animaux sans fourrure, dont on tanne rarement la peau et dont la chair suffit à notre bonheur, avec un peu de beurre et d'huile pour les faire rissoler. Le feu crépite dans le poêle. " C'est pour ça que j'aime l'Alaska " énonce le Phil en se pelotonnant sous une couverture avec un nouveau Racontar de Jorn Riel.
Tout de même, tout de même, conscient de l'étendue de ses responsabilités, il a décrété ce matin que ce havre est l'idéale piscine pour un exercice de sécurité en combinaison de survie (immersion suit). Cécile et moi nous nous sommes plus ou moins portées volontaires.
Il faut, en moins d'une minute, enfiler et boucler la tenue étanche par-dessus ses habits. Nous mettons le double de temps. Nous voici prêtes. Christian dira plus tard que nous lui rappelons, dans " La soupe aux chou ", l'extra-terrestre nommé La Denrée. Pour l'heure, l'excitation des spectateurs-reporters est à son comble, et empreinte de respect. Agathe trépigne.
L'eau fait 5° 6 C. Nous voici au bain. D'abord par l'échelle de coupée. Bonne surprise (jusqu'à présent, je conservais un doute…) : c'est VRAIMENT ÉTANCHE et ÇA FLOTTE et ON FLOTTE DANS LE BONS SENS. On ne sent le froid que sur le visage. Il semble que le bas de la combinaison se plaque sur les membres inférieurs, le haut fait davantage ballon. On a chaud. Cécile m'enseigne comment nager assise dans l'eau, en faisant des cercles avec les jambes. Nous contournons ainsi la proue du Manguier – contre le vent, donc – , sans problème, nous dirigeant vers l'aplomb du mât de charge. Phil va nous treuiller, l'une après l'autre. Un petit vol et nous revoici les pieds sur la véranda de notre cabane. Sous-cutale très confortable.
Je fais un petit vol dans l'autre sens – tester le saut dans l'eau – : incroyable ce qu'on remonte vite, c'est à peine si on s'enfonce, presque pas le temps de sentir l'eau sur la figure.
Agathe a couvert l'événement avec brio. Un reportage photo de toute beauté, avec la neige en toile de fond, qui donne l'ambiance.
Vous l'aurez à notre prochaine escale en terres civilisées, cad dans quelques jours (note du capitaine).

