Matin du 17 mai. On lève l'ancre. Objectif du jour : repérer les différents mouillages de la petite péninsule autour de laquelle nous pensons rester quelques jours. Pourquoi s'y attarder ? Mike et ses cinéastes nous en ont vanté les paysages hors pair et très variés. Surtout, ce sont derrière ces pointes et ces roches que s'embusquent les orques pour attaquer les baleines grises qui suivent la côte pendant leur migration printanière de Californie en Arctique.
Phil à la barre, le reste de l'équipage est grimpé sur le sun-deck (" sun ", façon de parler, le ciel gris écrase les sommets, le fond de l'air fait 4° et la brise frisquette nous transperce le goretex). Chacun a une paire de jumelles et son azimut à observer, à la recherche d'ailerons dorsaux triangulaires ou de jets de vapeur en forme de cœur (le souffle caractéristique de la baleine grise). Mais aujourd'hui, autre chose nous attend.
– Sur la plage ! Blondie ! et un copain !
– Hé, à droite des ours, cette forme avec des oiseaux dessus ! ça serait pas une baleine échouée ?
Cap vers la scène, mouillage dix minutes après l'appareillage, annexe mise à l'eau, tous dedans. On louvoie doucement entre les bannières flottantes du varech géant. Le kelp. Ses bulbes sombres, gros comme le poing, émergent par moments. Approche sous le vent.
Les deux nounours blonds se sont affrontés un moment, calmement, discussion gestuelle, à côté du gisant géant qu'Aldona prend pour un rocher gris, jusqu'à ce qu'elle s'aperçoive que la pierre est fendue d'une longue bouche à la commissure retroussée. Les ours semblent s'être accordés. "Tu prends la queue, à moi la tête" a sûrement dit le plus gros. Ils déjeunent, le museau enfoui dans la baleine. Un corbeau joue le chandelier sur la table.
Notre Zodiac arrive à leur niveau. Caméras et appareils sont dégainés. "Le périmètre de sécurité autour d'un ours est de 10 mètres" (des extraits du briefing-ours de l'autre jour me remontent en bulles). Ça va, on doit être à 50 mètres… Ours Dominant lève le nez de son repas. Comme s'il nous voyait seulement maintenant… D'ailleurs, est-ce qu'un ours pourrait charger À LA NAGE ? En plus, nous sommes six, plus un bateau. "On n'a aucun exemple d'ours ayant attaqué un groupe compact de plus de 5 personnes". Ours Dominant laisse son repas et se dirige vers nous. "Les deux seules actions qui peuvent rendre un ours agressif c'est de passer entre une mère et ses petits ou de chercher à lui prendre son poisson." Euh, la baleine est un grand poisson, et justement Ours Dominant se rue dans notre direction, se dresse sur ses pattes postérieures et boxe l'air avec les antérieures, sans équivoque.
Ceci fait il retourne à sa tête de baleine, y fourre la sienne, et les griffes, et les épaules, ça a l'air coriace, il secoue et force. Finalement, on l'indiffère.
Combien de minutes de contemplation pour nous ? Regarder les animaux sauvages, regarder passionnément… Combien de minutes ?
Les ours se retirent. Repus ? Ils grimpent avec une aisance étonnante la petite falaise de terre qui domine la plage – "les ours bruns ne grimpent pas aux arbres" -, se payent un galop, remontent les pentes d'herbe couleur foin, couleur de leur pelage. Près d'une crête, un autre, brun foncé. Et tout là-bas, un troisième blond, sur un belvédère, qui semble déterrer quelque chose…
Plus tard, nous abordons près de la baleine abandonnée. Un baleineau, dans les dix mètres de long. Les orques procèdent en isolant un individu faible pour le tuer dans une zone peu profonde. Ils n'en mangent d'abord qu'une partie, la langue, dit-on, et cherchent à l'éventrer, pour que le cadavre coule et leur constitue une réserve de nourriture. S'il flotte, il leur échappe en allant s'échouer. D'autres en profitent.
Le cadavre semble frais. Dans l'une des blessures profondes, excavées par les ours, le sang sourd encore. Les nageoires et le dos sont griffés superficiellement. Marques de plantigrades ou d'orques ? Je plante mon couteau dans la peau. Un liquide translucide coule sous l'entaille. De l'huile, probablement. Je taille une carotte aussi profond que peut aller ma lame. Un morceau de peau et de lard. Mouchetée dans la masse, un doigt d'épaisseur, la peau. Blanche la graisse. L'huile gicle dans nos bouches, le lard ne cède pas sous nos dents. Aldona l'Américaine ne veut pas goûter. Elle me dira plus tard que c'est parce que les ours ont tripoté cette proie.
"Il y a un troisième cas où un ours peut devenir agressif, c'est si on découvre sa cache à viande".

