Eloge de l’ombre …

Quelque temps avant notre départ, ma tante Yvette (que j’appellerai plus affectueusement Tantine) m’avait sélectionné un certain nombre d’ouvrages «clefs» pour découvrir le Japon. Le Manguier est un navire à part, on sait d’où il part, plus rarement où il va ! Et donc ce n’est pas au Japon que nous jetâmes l’ancre, mais en Alaska (instinct prémonitoire ?).

Au nombre de ces livres, un d’apparence anodine, couverture simple et dépouillée, grise et blanche. A ce point anodin qu’oubliant les recommandations de Tantine, je l’avais oublié dans la bibliothèque du poste avant … Lors de mon passage en France, je me fis quelque peu tirer les oreilles (et oui, les années n’y font rien, on reste toujours le petit de quelqu’un ou quelqu’une !), d’abord d’avoir omis de ramener ce livre, et surtout de ne pas l’avoir ouvert. Mais le Japon était devenu loin de mes préoccupations actuelles. Promesse fut faite de le renvoyer par courrier postal dés mon arrivée en Alaska.

Je pris le livre pour préparer l’envoi, mais ma curiosité maladive m’amena à lire la 4ème de couv. Ah, ces fameuses 4ème de couv ! Et je suis intrigué… Je ne vous surprendrai pas en disant que j’ai un petit faible pour les anticonformistes, les révoltés, les navigants des border lines … Et je fais donc la rencontre de Tanizaki Junichiro, auteur ô combien marginal, surtout quand on sait que ce livre fut publié en 1933. J’ouvre le livre, et tombe accidentellement ( ? ) sur le chapître sur les latrines, que dans notre jargon moderno-écolo, nous appelons toilettes sèches et que nous dénommions « cunégondes » aux Glénans. Et je reste suspendu à la poésie de ces 4 pages qui décrivent les toilettes japonaises de l'époque !

La suite fût délectable comme disait Brassens, et je peux vous la conter : je me suis installé dans la timonerie, lieu douillet par excellence car baigné et chauffé de soleil, une petite « amber » à portée de lèvres, et j’ai vécu une émotion intense, de ces merveilleux moments que vous procure la lecture d’un chef d’œuvre … Le soleil disparu de l’horizon, la nuit enveloppa la timonerie d’ombres si chères à Junichiro, et je finis la lecture au petit matin … Il serait déplacé et présomptueux de faire un résumé de ce chef d'oeuvre. Je dirai simplement qu'il s'agit d'une peinture hors norme de la subtilité de la sensibilité japonaise au travers de l'importance que revêt l'ombre dans leur culture. Ah Tantine, je ne sais comment te remercier pour ce moment de bonheur si intense.

Bien évidemment, ce chef d’œuvre est épuisé, et pas réédité. Il est vrai qu’on peut voir dans ce livre comme un souffle corrosif. Signe des temps ? Comme je suis ce matin dans ma chronique littéraire, je ne peux que vous conseiller la lecture de Globalia, de Ruffin. D’autant que dans « ce meilleur des mondes » qu’il décrit, on ne censure plus les livres contestataires, car l’Histoire montre que cela les rend plus recherchés encore. On les noie dans une abondance de nouvelles publications, plus médiocres les unes que les autres, autour desquelles on fait grand tapage … Magique Amazon …

Mais peut être aurez vous la chance d’en trouver un exemplaire, perdu chez un bouquiniste d’un autre temps … et si vous en trouvez deux, achetez m’en une copie !


2 réflexions sur “Eloge de l’ombre …

  1. On le trouve sur Amazon, à 99 € pour la version française (d’occasion!) et à 9,9 € pour la version anglaise (In Praise of Shadows). De l’inégalité des langues …

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  2. Malheureusement, il est annoncé sur Amazon, mais une fois la commande passée, on reçoit un mail disant qu’il n’est plus disponible ! Reste la photocopie !

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