D’Ithaque à Bastia, le retour …

Sax

10 janvier 2008, 12h45 :
C’est accompagnés d’un chapelet de notes égrenées par Cécile sur son sax que nous quittons le quai d’Ithaque, par cette radieuse journée d’hiver… un peu plus tôt que prévu, ce qui nous a fait louper Kathryn et John venus nous dire au revoir à 13h. Mais le temps est si beau qu’on a hâte d’être en mer. Nous avons échangé longuement de lents signes du bras qui transmettent dans tous les endroits du monde le même message : bon voyage, à bientôt, prenez soin de vous… Nous n’en saurons pas plus pour le moment sur cette rencontre fugitive et sincère, sinon qu’ils habitent Ithaque depuis 18 ans, et qu’on aurait bien aimé la découvrir avec eux !
C’est ma huitième traversée de la mer Ionienne. Les six premières, j’ai eu du mauvais temps. Et même, des fois, méchamment secoué (sic, La Croisière du Curza, Loisirs Nautiques 77 !!!). La septième (c’était il y a quelques mois avec le Manguier), nous nous sommes faufilés entre un coup de vent de SE qui nous avait cloué trois jours durant« ad Finibus Terrae »(Santa maria de Leuca) et un coup de vent de NW qui est arrivé peu de temps après nous à Ithaque … C’est donc avec une attention toute particulière que j’ai consulté tous les différents sites de prévision météo. A priori, pétole, mais dans le sud du Péloponnèse, ça ronfle pas mal. Alors, méfiance, méfiance …
Et bien qu’on se le dise, la mer Ionienne aussi peut être aussi lisse qu’un miroir ! Traversée tranquille, à peine troublée par la venue la nuit d’une bande de dauphins. Caracolant dans une mer gorgée de plancton, il laissait autour et derrière eux un sillage phosphorescent propre à alimenter toutes les superstitions du monde …

Ionienne

Cuisine

J+25 h : nous sommes à l’entrée du détroit de Messine, là où, 10 ans plus tôt, avec Jean- Ber, Jean et Gilles (le même), nous nous étions fait arraisonner par la Guardia Costiera. Quatre français à bord, le premier né à Alger, le second à Annaba, le troisième à Meknès et le quatrième (en l’occurrence moi) à Fquih Ben Salah !!! fallait voir la tête des douaniers !!! cette fois-ci, ils ont dû nous voir venir de loin, et n’ont pas cru bon de se déplacer ( les gau, les gau-gau, les gaulois …). Par contre, toujours autant de monde dans ce détroit qui se resserre au fil des minutes. Les cargos bien sûr, nord-sud et sud-nord, les traghetto Messine-Reggio (NW-SE et l’inverse), les bacs qui eux traversent au plus court à la perpendiculaire, bien évidemment les inévitables pêcheurs de sardines, souvent groupés en chapelet de minuscules barques dépassant à peine de la surface de l’eau, et enfin quelques irréductibles comme nous. Trois paires d’yeux n’étaient pas de trop pour tout voir, sans compter Agathe au radar !

A 17h20 heure locale, c’est-à-dire la tombée de la nuit, nous pouvons considérer être sortis du détroit. Nous l’avons traversé en poussant des pointes à 11,4 nœuds, ce qui confirme l’importance de se présenter au bon moment, ce que bien sûr nous avons fait au pif ! Encore quelques belles marmites bouillonnantes, mais qui n’impressionnent pas les 110 tonnes du Manguier (ah, si Ulysse avait eu un tel bateau !), et nous voilà en route pour … pour où au juste ? grand conseil de bord dans la timonerie : la météo n’est pas bonne, un « aviso de burasca de sud » est annoncé pour le lendemain. La prochaine île sur la route est Ischia, à 168 milles au N/NW. Toute la question est de savoir s’il vaut mieux attendre que ça passe et se remettre en route après, où s’il faut tenter le coup dés maintenant. Solitude à l’heure du choix ! perdu dans ses pensées, le capitaine, à l’étrave du navire, la cigarette au bec, tente de percer les mystères insondables de la nuit, des vagues et du vent. Au bout d’un long moment, paisible et serein, il nous annonce sa décision : cap à l’ouest, sur les îles éoliennes, Vulcano en l’occurrence. 28 milles de nave, à 22h on est au lit !!!
De fait, nous sommes à Vulcano à l’heure dite, et au lit peu de temps après. Mais la sérénité a quitté la tête du capitaine ! le sommeil ne vient pas, et c’est le doute qui s’insinue à sa place. Le choix était-il le bon ? on est en hiver, le mauvais temps peu durer… et Gilles qui doit rentrer … quant au mouillage de Vulcano, il est certes extraordinaire, mais pas forcément bien protégé d’un coup de sud, qui immanquablement basculera à l’ouest puis au NW plus tard.

A 00h30 du 12 janvier 2008, le fracas de la remontée de la chaîne vient troubler le silence absolu qui règne dans la petite île de Vulcano ! Le Manguier appareille, cap sur Ischia, à un peu moins de 150 milles. Calme plat, grande belle nuit étoilée. Le Baudouin ronronne, ravi de reprendre sa marche à 1200 tours, 72° de température d’eau, 5,8 bars de pression d’huile, et 9,3 nœuds au GPS ! la routine quoi ! Les quarts se succèdent, Gilles me remplace à 02h00, je reprends à 04h00, Cécile monte à la passerelle ( ! ) à 6h00, je reprends à 8h00. Je suis plus tranquille avec cette organisation de quart, qui me fait être sur le pont toutes les deux heures pendant la nuit. Avec le jour, la veille est moins délicate, et le rythme des quarts redevient « normal » (2 heures chacun). Au petit matin, tout le monde se félicite d’être en mer : le vent de sud commence à peine à rentrer, et nous avons déjà fait la moitié du parcours. Encore tout plein de dauphins à l’étrave, pour notre joie à tous et plus encore celle d’Agathe.

12h00 : ça commence à boulèguer un peu plus, le vent est carrément S/SE, 25 nœuds environ (réels). Pas de quoi modifier notre rendez vous quotidien avec l’ouzo, servi dans la timonerie avec quelques olives de notre fabrication, que Gilles a su agréablement enrichir d’ail finement coupé, d’une raillade d’oil, et de quelques branches de thym. L’ouzo ayant, entre autre, la propriété d’ouvrir l’appétit, nous continuons dans la timonerie avec un plateau de mézzé concocté par notre cuistot favori !

Mezze

Mezze_bis

Capri défile sur notre tribord, et l’ouzo aidant, nous entamons le fameux refrain…. c’qu’on est bête alors !
C’est à Ischia que nous jetons l’ancre, après avoir longuement cherché un mouillage abrité, et que nous finissons par trouver au nord immédiat du port. L’ancre à peine posée, la pluie se met à tomber, de plus en plus fort, et c’est sans aucun scrupule que nous nous mettons au lit à 18h30 !!!
Le lendemain, le vent a basculé à l’ouest, de gros nuages étincelants traversent le ciel à toute allure, et le mouillage accueillant d’hier est devenu franchement rouleur. On déménage pour Ischia Castello, un peu plus au sud. L’annexe est mise à l’eau et nous passons la journée à terre, ballade et petit resto au bord de l’eau à midi. En traversant le petit pont qui relie l’ïle d’Ischia à celle du Castello, on est intrigué par ce qui semble être une coutume locale, et qui consiste à attacher un cadenas au pied des lampadaires. Il y en a des grappes, et Gilles suggère qu’il s’agisse là d’une forme d’ex-voto : une fois sorti de taule, les ex viennent accrocher là le cadenas de leur cellule … dommage, Philippe R. n’est plus là, il aurait sans doute eu une autre version à nous proposer !!!
Nuit au mouillage, pas vraiment tranquille.

Resto

Cadenas

14 janvier 2008 :
Après un petit stretto (mais alors vraiment serré le café d’Ischia !), nous remontons l’annexe à bord et appareillons pour Ponza, quelque 50 milles plus loin. Le temps est superbe, nous longeons l’île de Ventotene au passage, et nous mouillons tôt dans l’après-midi devant le port de Ponza, l’autorité portuaire locale nous ayant refusé l’accès au quai pourtant désert ! Grazie mille lui ais-je répondu, mais a-t-il compris ? Gilles est aux anges, c’était l’escale qu’il ne voulait pas manquer. De fait, l’anse et le petit village sont superbes, et nous avons le temps de faire une reconnaissance à terre avant la nuit. Nouvel avis de « burasca » le soir à la météo, encore un front froid qui traverse la France « velocemente », mais personne n’a envie de passer la nuit dehors et on décide plutôt de partir un peu avant l’aurore.

Ponza

15 janvier 2008 :
C’est de nuit que nous appareillons (merci le radar ! ), pour nous faufiler entre les cailloux du nord de Ponza, cap au 310° sur l’île de Giglio. Le soleil se lève entre les nuages, et à peine sommes-nous sortis de l’abri de l’île que l’on commence à ressentir la houle de S/SW. Alors que nous en sommes à notre nième café, nous sommes interpellés par un gros bourdonnement s’amplifiant : au dessus de nous, en vol stationnaire, un hélico vert et jaune de la Guardia di Finanza ! Celui-ci reste un bon moment à nous survoler, puis, soudain, s’éloigne cap au sud. Nous commentons l ‘événement de la journée quand nous l’apercevons faire demi-tour et refondre sur nous. A nouveau vol stationnaire, nouvelle observation… et bien sûr, silence radio complet. C’est franchement désagréable de se sentir épier comme les pires des trafiquants, mais cela semble être la procédure chez ces gens là. A peine remis de cette visite, voilà que nous croisons un énorme poisson lune, à quelques mètres du bateau ! Puis un second, puis cinq, puis dix, puis vingt ! On peut plus les compter tellement il y en a. Je zigzague au milieu de ce banc, repensant à l’histoire de Karin et de son poisson-lune bloqué sur la quille. Je n’ai pas envie de faire du pâté de poisson-lune, et il faut vraiment avoir l’œil pour les éviter. Et puis, tout d’un coup, plus un seul !!! rien que la mer, vide ! renseignements pris en arrivant à Giglio, il semblerait que nous soyons tombé sur le G.R.A.P.L (Grand Rassemblement Annuel des Poissons-Lunes), organisé chaque année en un endroit différent de Méditerranée …
Puis le vent et la mer se mirent à forcir …

« L’événement survint au soir du deuxième jour de voyage. Le matin, il avait fait beau. Le vent, sur le coup de midi, s’était pris de fraîcheur maligne. Et voilà qu’en fin de journée, le mauvais temps s’en vint au bal. Un éclair tomba sur la mer, le tonnerre vint au chahut, le ciel s’abattit sur les vagues, bref la tempête enthousiaste prit à bras-le-corps le bateau et se mit à baiser ses flancs plus goulûment qu’une démone trop longtemps privée d’affection. »

Contes des sages soufis, La tempête, Henri Gougaud

Heureusement, les flancs du Manguier sont robustes et supportent l’étreinte !!! mais il est vrai que nous nous sommes bien fait secouer ! Secouer, mais sereinement, je veux dire par là qu’à aucun moment, je n’ai senti le Manguier mal à l’aise. En arrivant sur Giglio pourtant, vers les 20h00, le vent soufflait à 35/38 nœuds en apparent, soit un vent réel de 42/45 nœuds, ce qui est déjà pas mal. La mer très forte était on ne peut plus confuse (on est en Méditerranée), avec quelques belles déferlantes. Mais le tout venant de l’arrière, il suffisait de regarder devant pour ne pas être trop impressionné !!! en plus il faisait nuit (même si la lune éclairait comme en plein jour). Le Manguier « soulage » bien de l’arrière, avec son bon gros popotin. Nous n’avons pas dépassé les 11,7 nœuds au surf, mais ça fait quand même une sacrée vague d’étrave ! Après ces longs mois de navigation, on a pu vérifier que le calage à bord était au point, rien n’a bougé, n’est tombé, sinon la porte du four qui s’est ouverte un peu brusquement ! et qu’un « bout » a tout de suite bloquée. Mais qu’il est agréable de trouver un petit mouillage abrité pour terminer la nuit !!! Mouillage que nous trouvons dans un repli de roche au nord du port, et dans lequel le Manguier vient se nicher à merveille. Le vent est SW, je sais qu’il devrait rester comme ça toute la nuit, mais je préfère quand même m’allonger dans le carré plutôt que dans ma moelleuse couchette, au cas où …

Mer

Brèves de timonerie :
« Ouais, on était pas mal dans ce petit mouillage… C’est ça 40 ans de métier, c’est pas pour rien ! (silence). 40 ans de métier, c’est 40 ans d’expérience. 40 ans d’expérience, ça s’accompagne de l’âge, et l’âge, ça s’accompagne de la perte de mémoire … c’est ça le problème … »
Le capitaine

« Olé, andiamo à la saucée »
Agathe
en passant la Punta del Morto,
pointe nord de Giglio, SW 35 n, mer forte

« Cest ça la nave en remorqueur, on se fait branler, mais en pantoufles »
Gilles

Saut de puce pour l’île d’Elbe, avec encore beaucoup de vent et de mer. Mais y’en a que pour 4 heures !!! En rentrant dans Porto Ferraio, on enregistre quand même 52 nœuds (apparent, soit environ 45 réels).
Et enfin, le vendredi 18 janvier, à 12h30, nous nous amarrons à notre bonne vieille place du Vieux Port de Bastia, immédiatement kidnappés par Jean-Philippe qui nous amène en face manger des nems.
Fin du premier chapitre, qui inaugure Les Voyages du Manguier, on sait pas encore en combien d’épisodes …

« Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination »

Voyage au bout de la nuit, Céline


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